Quinze centimètres !
J’arrive à 9 h 20 devant la porte nord de l’église de Larchant. Il fait un peu frais ce matin et le ciel plafonne si bas que son manteau gris semble presque toucher le sommet de la tour partiellement effondrée.
Il y a deux semaines, le 24 avril, une réunion est organisée en mairie avec Antoine Leriche, architecte du patrimoine chargé des travaux de restauration de l’église. Les plans déployés sur la large table de réunion, il nous expose le chantier de la septième tranche – la septième depuis que Michel Lepage, de l’Association culturelle de Larchant, en 1983, avait sonné l’alarme sur un monument devenu dangereux.
Le programme est dense. Il faut d’abord s’attaquer au petit clocher qu’une longue fissure lézarde de haut en bas, changer l’abat-son, descendre la cloche fêlée pour la rénover et la remettre en service, remplacer le beffroi qui la porte. Il faut aussi reprendre les baies abîmées entre le clocher et l’angle de la nef, reposer des portes en bois devant les niches du chœur. Et puis, il y a ce qui ressemble à une promesse : dans la chapelle de la Vierge, on sondera les murs pour savoir si, sous le plâtre, dorment des peintures oubliées. Après avoir passé en revue chaque poste autour de la table, nous traversons la place pour aller constater sur place. On regarde autrement un édifice quand on vient d’en lire les blessures sur plan. Nous faisons le tour des travaux à mener, levant les yeux là où d’habitude on ne les lève pas. C’est alors qu’Antoine Leriche s’arrête et pointe du doigt la croisée des voûtes, au-dessus du chœur. Là-haut, une décoration mystérieuse – une sorte de sphère étirée comme un œuf de pierre suspendu dans le vide. L’architecte avoue qu’il en ignore le sens. Chacun y va de sa supposition, et personne ne tranche. Le mystère Leriche reste accroché à la voûte, exactement là où ses bâtisseurs l’ont laissé il y a huit siècles.
Le géoradar
9 h 30. La silhouette de Martine Dal’Secco vient d’apparaître derrière un renfort de l’église. Le pas vif malgré le froid, elle me rejoint avec cette énergie familière de ceux qui veillent sur un lieu comme on veille sur quelqu’un depuis si longtemps qu’ils finissent par en connaître chaque souffle et chaque fissure. C’est elle qui, l’année précédente, avait accompagné l’équipe d’Élise Baillieul dans les parties hautes de l’édifice, et c’est encore avec elle que je vais naturellement accueillir Yves Gallet, qui revient aujourd’hui pour sonder l’épaisseur des voûtes avec son géoradar. Stéphane et Joël, nos deux chers cantonniers, sont aussi là. Ils viennent nettoyer les chenaux pour permettre à l’équipe scientifique d’accéder aux combles sans devoir souiller les souliers vernis.
Martine reste dans la nef couverte pour accueillir l’équipe, alors que je suis les cantonniers qui ont ouvert une porte que je n’ai jamais franchie. Derrière celle-ci, un escalier de pierre d’un mètre de large grimpe dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. J’ai entendu dire que les escaliers médiévaux tournent toujours dans ce sens pour que l’escalier puisse être défendu, pour que celui qui défend l’édifice empêche l’assaillant de monter, il doit pouvoir frapper de son épée avec la main droite.
Alors que je gravis les marches, je m’émerveille de tout ce qui s’y trouve, cadavres de chauves-souris, de pigeons, poussière en moutons, fenêtres meurtrières pour décocher des flèches sur l’envahisseur. Il me semble être porté par le même émerveillement qu’un Howard Carter découvrant le tombeau du roi au masque d’or. Toutânkhamon dans un souffle de grès. C’est vrai, je suis peut-être un peu trop sensible.
Après avoir gravi les 99 marches, arrivé à 17 mètres du sol, je me trouve sur un petit balcon qui domine la vue nord. Stéphane racle le sol des lambris déposés par les saisons, et Joël rit. La vue domine le village, à nos pieds presque à la verticale, la maison du beau Jean-Pierre, qui a trouvé dans son jardin un cimetière carolingien aux tombes verticales, au loin le cimetière et ses tombes qui s’affaissent aspirées par un sol meuble, à gauche la roche du diable où Dédé Martin vivait dans sa grotte gravée de mille ans d’histoire, sous le promontoire dominant la vallée où les Celtes installèrent leur oppidum assez haut pour surveiller les envahisseurs venus de l’ouest. Je n’ai jamais été aussi haut dans le village.

Stéphane et Joël sur le balcon en surplomb du village.
Nous restons quelque temps sur le nichoir, à mi-chemin entre la base et le sommet. Stéphane avoue son vertige absolu, et Joël d’en jouer en se penchant au-dessus du vide. Stéphane et moi paralysés, et Joël, à l’image des gargouilles, se jouant du vide, libre et heureux de jouer pour nous effrayer. Un Quasimodo de Larchant – comme si la filiation entre ce clocher et Notre-Dame de Paris ne s’arrêtait pas aux pierres, mais se prolongeait dans les corps, dans cette aisance animale à habiter le vertige que seuls connaissent ceux qui vivent parmi les tours. Stéphane, le sourire jauni de vertige, mais prompt à son devoir coutumier, racle le sol, rassemble le limon, réunit dans sa pelle la matière organique et la jette par-dessus bord, s’assurant en amont qu’aucun visiteur de la nef au clair de lune, ne la prenne sur le coin de la gueule.
Sur ce balcon, il y a trois possibilités. À gauche, redescendre dans l’église par l’étroit escalier ; au centre, cette porte basse qui donne accès à la charpente du toit et au-dessus des voûtes ; et à droite, une porte en fer forgé mène à un autre escalier qui conduit au sommet de l’édifice, sur le toit du monde d’ici, au sommet de la tour brisée d’où la cloche sonne. Joël me raconte que ce n’est pas un chemin pour quiconque serait sujet au vertige, qu’à partir de là ni garde-corps ni protection et que, si tu t’y aventures, il n’y aura que toi et toi, face au vide.
Entre ciel et nef
Il y a quelques semaines, sachant que j’aurai la charge du patrimoine et la sauvegarde de cette église, je me suis lancé dans la lecture du livre de Michel Lepage, Larchant, histoire d’un village du Gâtinais. Les secrétaires de la mairie, en poste depuis quatorze ans, m’en ont recommandé la lecture pour apprendre l’histoire du village. J’ai lu d’une traite cet ouvrage racontant les millénaires d’histoire. Michel Lepage a consacré toute sa vie à sa passion du village, de son origine et de son histoire. Après cette lecture captivante, on ne regarde plus le village et son église de la même manière. On voit un personnage vivant et son histoire profondément enracinée.

Sous les toits, de gauche à droite : Arnaud Ybert, Christian Camerlynck, le stagiaire et Jean-Luc Grégoire.
Les scientifiques arrivent par l’escalier du droitier défenseur, accompagnés par Jean-Luc Grégoire, notre nouveau maire. Ils sont quatre. En tête, Yves Gallet, le regard clair de celui qui lit les pierres comme d’autres lisent les visages. Derrière lui, Christian Camerlynck, géophysicien à la Sorbonne, porte sous le bras un boîtier pas plus gros qu’une boîte à chaussures – le géoradar, son instrument de divination. Arnaud Ybert ferme la marche avec un stagiaire dont le sac à dos trahit la jeunesse et l’enthousiasme.
On se serre les mains dans cet espace étroit où l’on ne tient qu’à cinq en retenant son souffle. Yves Gallet parle avec la ferveur contenue des chercheurs qui savent qu’ils tiennent un fil. Il m’explique le projet Altior en quelques phrases, et je comprends vite que ce qui se joue ici dépasse largement nos murs. Depuis le grand chantier de restauration de Notre-Dame, une question hante les médiévistes : comment les bâtisseurs des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles ont-ils osé monter si haut, si fin, si loin de tout ce que la raison semblait autoriser ? À Paris, les voûtes ne font que quinze centimètres d’épaisseur. Quinze centimètres de pierre entre le ciel et le vide, posés là il y a huit siècles. À Sens, trente-cinq. À Chartres, cinquante-cinq – une épaisseur de forteresse. Chaque chiffre raconte une école, une audace, une filiation. Et c’est précisément cette filiation que Gallet est venu chercher ici, dans les combles de notre église, que personne ne regarde jamais.
Car les historiens de l’art le savent depuis longtemps : Saint-Mathurin de Larchant n’est pas une église de village comme les autres. Sa parenté avec Notre-Dame de Paris est documentée, admise, mais jamais encore personne n’était venu la mesurer dans l’épaisseur même de la pierre. C’est exactement ce que le petit boîtier de Camerlynck s’apprête à faire. L’appareil va glisser sur le dos des voûtes, envoyer une onde à travers la matière, écouter son écho, et traduire ce murmure en centimètres. Non invasif, non destructif – une conversation silencieuse entre la science et la pierre.
Nous entrons tous dans l’immense grenier. Le plancher de lattes de bois grince à chaque pas, ajouré par endroits et laissant passer la lumière de la nef 17 mètres sous nos pieds. La charpente est sublime. Les énormes poutres de chêne presque millénaire s’enchevêtrent intelligemment les unes aux autres dans les secrets des bâtisseurs. Au centre de l’immense pièce, une charpente en béton bien plus récente en forme de tipi inversé porte le toit. Au fond à gauche, en contrebas, le dessus des voûtes.
Personne n’ose marcher dessus. Je regarde Camerlynck poser le géoradar fixé au bout d’une perche sur la voûte comme on pose un stéthoscope sur une poitrine. La mesure n’est pas précise. Jean-Luc Grégoire me regarde et me dit : « J’ai déjà marché sur ces voûtes, ça tient très bien, c’est fait pour. » Pas plus tard qu’instantanément, Jean-Luc descend du plancher du grenier sur les voûtes de pavés de grès inversés. Je suis impressionné. Sous ses pieds une épaisseur de plafond encore inconnue, puis près de 20 mètres de chute libre risquée. Si la structure cède, un court vol plané mène en ligne droite vers une mort assurée. Comme un enfant plein de courage qui ne montre rien de sa peur à condition qu’il en ait, Jean-Luc, debout sur le mont de la voûte, tend la main droite vers Camerlynck et semble dire : « File-moi ton machin. » L’auscultation du cœur de l’édifice commence pour savoir de qui il est le fils.
Jean-Luc fait glisser le boîtier jaune au bout de la perche le long de la voûte. Deux longs câbles relient l’appareil au lecteur de résultats tenu par le stagiaire, et nous sommes quatre penchés autour de l’écran où la courbe apparaît. Martine et moi relevons la tête vers les scientifiques : « Alors ? » Mais la mesure n’est pas probante. Jean-Luc s’exécute dans un nouveau passage. Je vois alors le regard de Camerlynck s’ouvrir et la peau de son visage se détendre. Il relève la tête, un sourire aux lèvres : « 15 centimètres ! Comme Notre-Dame de Paris ! »
Il faut mesurer ce que cette phrase signifie.
Depuis longtemps, les historiens de l’art accumulent les preuves d’une parenté entre notre église et la cathédrale de Paris. On savait que le chapitre de Notre-Dame était devenu seigneur de Larchant dès 1005, et qu’il avait commandité la construction de Saint-Mathurin avec, selon toute vraisemblance, des architectes issus de son propre chantier parisien. On savait que les deux édifices étaient strictement contemporains, bâtis dans les mêmes décennies de la fin du XIIᵉ et du début du XIIIᵉ siècles. On connaissait la parenté troublante entre les deux portails du Jugement dernier – celui de Larchant étant une réduction de celui de Paris, avec le même Christ en majesté, les mêmes anges portant les instruments de la Passion, la même Résurrection des morts. On avait identifié cette technique du « mur mince », signature de l’atelier parisien, où de robustes contreforts extérieurs permettent d’amincir les parois et de percer de vastes baies pour inonder l’intérieur de lumière. On savait que la chapelle de la Vierge, greffée sur le transept nord vers 1300, pouvait être l’œuvre de Pierre de Chelles, le même architecte qui avait réalisé les chapelles du chœur de Notre-Dame. On s’étonnait des dimensions de l’édifice – cinquante-sept mètres de long, dix-huit mètres sous voûte, une tour de cinquante mètres –, des proportions de cathédrale pour une église de village. On savait, enfin, que Larchant était un cas unique : la seule église de cette envergure à être à la fois architecturalement et institutionnellement fille de Notre-Dame.
On savait tout cela. Mais il manquait la preuve dans la chair même de la pierre.
Quinze centimètres. C’est l’épaisseur d’une main ouverte, et c’est tout ce qui sépare le ciel de la nef depuis huit siècles. À Sens, les voûtes font trente-cinq centimètres. À Chartres, cinquante-cinq. À Paris, quinze. Et maintenant, à Larchant, quinze. Le même chiffre, la même audace, le même pari insensé de poser entre le vide et la lumière une peau de pierre si fine qu’elle défie la raison.
Cette mesure est la clef de voûte – au sens propre comme au figuré – de la filiation entre Notre-Dame et Larchant. Après des décennies de comparaisons stylistiques, d’analyses de moulures et de relevés d’archives, c’est dans l’épaisseur invisible de la matière, là où personne n’avait encore regardé, que la preuve la plus éloquente attendait. Les mêmes commanditaires, les mêmes architectes, les mêmes techniques, et désormais la même épaisseur de voûte : la petite sœur de pierre de Notre-Dame n’a plus rien à prouver.
Le mystère Leriche
Après cette découverte, je redescends dans la nef. Arnaud Ybert observe l’édifice avec passion. Il a l’air si érudit que je le questionne à propos de cette mystérieuse sphère au plafond à la croisée des voûtes – cette sphère étirée au-dessus du chœur dont Antoine Leriche ignorait le sens et sur laquelle chacun d’entre nous avait aventuré une supposition sans conviction. Arnaud, lui, sait.
Il nous explique que l’église de Larchant, en tant que dépendance directe du chapitre de Notre-Dame, ne se contentait pas d’en reproduire l’architecture. Elle en reproduisait aussi les décors, les usages, la liturgie. Les chanoines qui officiaient ici appartenaient à la même communauté que ceux de Paris, tournaient entre les deux édifices, et portaient avec eux les mêmes symboles.
Or, depuis 1120, le chapitre de Notre-Dame était en possession d’une relique de la Vraie Croix, rapportée directement de Jérusalem. Cette relique était si précieuse que tout le programme décoratif de la cathédrale gothique avait été pensé pour la magnifier. Dans le chœur de Notre-Dame, les clefs de voûte étaient timbrées de motifs de croix, et de grands oculi – ces fenêtres rondes monumentales – étaient eux-mêmes remplis d’une croix, formant pour les fidèles un cheminement visuel jusqu’à l’autel où reposait la relique.
Au centre de l’abside de Notre-Dame, une clef de voûte porte une croix pattée – une croix dont les extrémités s’évasent – surmontant une grosse boule. Cette boule, m’explique Arnaud, n’a rien de géographique. Elle ne représente pas la Terre. C’est le monde chrétien au sens cosmologique – l’univers dominé par le Christ, quelque chose qui n’a ni borne ni fin. Et la croix qui le surmonte renvoie à la fois à la relique et au sacrifice du Christ, célébré sur l’autel directement en dessous.
Je comprends alors ce que je regarde. Notre sphère mystérieuse, cet œuf de pierre suspendu dans le vide au-dessus du chœur, n’est rien d’autre que la réplique exacte de la clef de voûte de Notre-Dame de Paris. Les chanoines du chapitre ont reproduit ici, dans leur église du Gâtinais, le même symbole que dans leur cathédrale parisienne – le monde chrétien sous la croix du sacrifice.
Le mystère Leriche n’en était pas un. C’était, une fois de plus, une signature de famille.
Texte et photos : Simon Allix



